La littérature belge francophone en traduction

Même si quelques publications récentes (e.a.Gravet & Costa, 2016) ont pour ambition de réunir les travaux de nombreux chercheurs.euses dans ce domaine, les études de traduction se sont nettement moins intéressées à la littérature belge qu’à d’autres aires francophones (Lievois & Bladh, 2016, p. 12). Le chantier est d’autant plus ouvert que le corpus que nous soumettons à l’analyse est particulièrement propice à la mise en perspective de plusieurs domaines et méthodologies de la traductologie.

La sociologie de la traduction (Casanova, 1999; Heilbron & Sapiro, 2007) offre une base utile non seulement pour évaluer la francophonie littéraire en traduction d’un point de vue quantitatif, mais également pour examiner les conditions de traduction de ces textes ainsi que la fonction et le rôle des acteurs et actrices et les agents de la traduction. La francophonie belge, cette «périphérie qui se pensait comme centre » (Dirkx, 2000, p. 346) d’abord et ce « centre obstiné à se penser comme périphérie » (Dirkx, 2000, p. 348) ensuite, fournit un domaine d’application exceptionnel pour évaluer les hypothèses de travail de ce domaine des études de la traduction. Certains auteurs belges, dont Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint pour la dernière génération, sont traduits vers de très nombreuses langues ; d’autres semblent avoir été accueillis dans des aires linguistiques plus spécifiques.

L’analyse passe par un examen des modalités de production des textes et s’étendra à la réception de ceux-ci dans la culture d’accueil, et même à leur influence sur la littérature d’arrivée. Nous aimerions formuler des réponses à quelques-unes des questions suivantes :

  • Qui sont ces hommes et ces femmes qui, par leurs traductions, dans le monde entier, marquent un intérêt particulier pour les œuvres d’auteur/e/s belges francophones ?
  • Comment ont-ils/elles été formé.e.s ?
  • Quelles sont leurs motivations ?
  • Quelles maisons d’édition accueillent leurs traductions ?
  • À quel public les destinent-elles ?
  • Comment les a-t-on choisies et traduites ?
  • Comment les a-t-on présentées ?
  • Comment sont-elles reçues ?

Dans la francophonie dite « du Sud », les textes littéraires sont souvent le produit de sociétés multiculturelles, mais tel n’est pas nécessairement le cas pour les lettres belges. Bien des auteurs écrivent en français, ont des références culturelles et littéraires essentiellement françaises, se disent écrivains français (Alexis Curvers, Charles Bertin, Francis Walder...). D’autres cependant, tels que Maeterlinck, Verhaeren, Eekhoud ou Baillon, jadis, mais également Girolamo Santocono, Nicole Malinconi, Leïla Houari ou Kenan Görgün plus récemment, peuvent être étudiés à partir d’approches culturelles ou en suivant des démarches proposées dans le cadre traductologique du tournant multilingue.

Si un auteur belge est a priori un écrivain né en Belgique (Burniaux & Frickx, 1980 ; Frickx & Klinkenberg, 1980 ; Klinkenberg, 1981 ; Quaghebeur, 1998), et si l’on fait commencer la littérature belge en 1830, comme l’ont fait de nombreux spécialistes (e.a. Bertrand, Biron, Denis, & Grutman, 2003; Halen, Berg, & Angelet, 2000), le nombre de romanciers, dramaturges et poètes est élevé et la période étudiée s’étend à plus d’un siècle et demi. Pour certains textes, nous disposons déjà de plusieurs retraductions. Avec un corpus si riche, on ne peut qu’encourager une recherche sur la traduction comme moyen de réception et de transfert culturel dans une perspective historique. Cette approche permettra de montrer des évolutions pour ce qui est des normes traductives d’une part et de l’importance variable dans le temps des différents enjeux de la traduction, aussi bien dans sa pratique que pour ce qui est de la théorie d’autre part.

Enfin, les Belges se sont illustrés dans la bande dessinée ou la chanson, produits « populaires » devenus de première importance et susceptibles d’enrichir les questions de recherche et les méthodologies des traductologues. Dans les textes multimodaux, où le langage verbal est accompagné d’autres formes d’information visuelles ou auditives, l’interaction de ces éléments, et non leur simple juxtaposition, est génératrice de sens, de même que le public et ses attentes conditionnent des choix de traduction spécifiques. C’est en prenant en compte tous les modes sémiotiques en interrelation que se développera une analyse traductologique adéquate (Gravet & Hannachi, 2016 ; Kaindl, 2010 ; Low, 2008 ; Mateo, 2012 ; Zanettin, 2008).

L'intérêt et l'ambition du projet est de combiner, en les articulant de manière harmonieuse, plusieurs approches, plusieurs types de démarches. Celle qui s'intéresse aux textes, à leurs sens, et compare l'original au texte d'arrivée, en mettant deux langues en balance. Celle qui analyse le fonctionnement des traductions dans leurs contextes de production et de réception. Celle encore qui met en avant les acteurs et actrices du transfert: auteur.es, traducteurs/trices, éditeurs/trices, lecteurs/trices, toutes et tous situé.es dans leur contexte socio-culturel, voire économique et politique. 

Notre colloque se veut donc une rencontre entre spécialistes de différentes approches traductologiques et actifs dans plusieurs aires linguistiques dans le but de contribuer à un meilleur balisage théorique du champ de recherche proposé. 

Références bibliographiques

Bertrand, J.-P., Biron, M., Denis, B., & Grutman, R. (2003). Histoire de la littérature belge francophone (1830-2000). Paris: Fayard.

Burniaux, R., & Frickx, R. (1980). La littérature belge d'expression française. Paris: PUF.

Casanova, P. (1999). La République mondiale des lettres. Paris: Seuil.

Dirkx, P. (2000). Une périphérie? In C. Berg, P. Halen, & C. Angelet (Eds.), Littératures belges de langue française (1830-2000): histoire & perspectives (pp. 341-368): Le Cri édition.

Frickx, R., & Klinkenberg, J.-M. (1980). La Littérature française de Belgique;. Textes et travaux. Paris /Bruxelles: Nathan / Éditions Labor.

Gravet, C., & Costa, B. (2016). Traduire la littérature belge francophone. itinéraires des oeuvres et des personnes (Vol. 9). Mons: UMons.

Gravet, C., & Hannachi, B. (2016). "La Bible selon Le Chat": entre provocation et légèreté. In C. Gravet & B. Costa (Eds.), Traduire la littérature belge francophone. itinéraires des oeuvres et des personnes (Vol. 9, pp. 209-249). Mons: UMons.

Halen, P., Berg, C., & Angelet, C. (2000). Littératures belges de langue française (1830-2000) : histoire & perspectives. Bruxelles: Le Cri édition.

Heilbron, J., & Sapiro, G. (2007). Outline for a sociology of translation. Current issues and future prospects. In M. Wolf & A. Fukari (Eds.), Constructing a Sociology of Translation (pp. 93-107): John Benjamins Publishing.

Kaindl, K. (2010). Comics in Translation. In Y. Gambier & L. Van Doorslaer (Eds.), Handbook of Translation Studies (Vol. 1, pp. 36).

Klinkenberg, J.-M. (1981). La production littéraire en Belgique francophone: esquisse d'une sociologie historique. Littérature, 33-50. 

Lievois, K., & Bladh, E. (2016). La littérature francophone en traduction : méthodes, pratiques et histoire. Parallèles, 28(1), 2-27. doi:http://www.paralleles.unige.ch/tous-les-numeros/numero-28-1/lievois-bladh/Paralleles_28-1_2016_lievois-bladh.pdf

Low, P. (2008). Translating songs that rhyme. Perspectives: Studies in Translatology, 16(1-2), 1-20. 

Mateo, M. (2012). Music and translation. In Y. Gambier & L. Doorslaer (Eds.), Handbook of Translation Studies (Vol. 3, pp. 115-121).

Quaghebeur, M. (1998). Balises pour l'histoire des lettres belges de langue française. Bruxelles: Labor.

Zanettin, F. (2008). Comics  in  Translation. Manchester: St. Jerome Publishing.